78 ANS DE L’UPC :
Comment Jean Mbouendé a enraciné l’UPC en pays Bamiléké

15 avril 1948 – 15 avril 2026. Alors que l’UPC célèbre ses 78 ans, l’histoire glorieuse du mouvement nationaliste en pays Bamiléké reste indissociable d’une figure de proue : Jean Mbouendé. De sa résistance solitaire contre les spoliations agricoles à sa sortie triomphale des geôles coloniales, cet intrépide leader a su transformer le syndicalisme paysan en un bastion politique inexpugnable. Découvrez comment, entre sacrifices personnels et stratégie visionnaire, celui que l’on surnomme le père du café dans le Haut-Nkam a enraciné l’idéal d’indépendance au cœur des montagnes de l’Ouest.
15 avril 1948 – 15 avril 2026. Cela fait 78 ans que Jean Mbouendé quittait les geôles coloniales, porté par son engagement contre l’oppression, pour rejoindre Ruben Um Nyobé à Douala. Il y recevra les statuts de l’UPC afin d’implanter le mouvement en pays Bamiléké dès juin 1948. Par la suite, la ville de Bafang va recevoir le tout premier comité central de l’Upc parce qu’elle avait déjà une structure syndicale bien organisée.
La lutte solitaire de Jean Mbouendé a cédé la place à une lutte organisée au sein du syndicalisme, à la faveur de la Seconde Guerre mondiale. La naissance du syndicalisme en est la suite logique.

L’éveil par l’agriculture : le combat pour le café
En 1935 est créée la coopérative des planteurs de café Robusta de la subdivision de Bafang. Jean Mbouendé en était le vice-président. C’est lui qui s’opposa à la pratique du « dol déguisé », concocté par l’administration coloniale et ses suppôts pour spolier les récoltes des paysans. Il commença également à résister à la décision coloniale qui réservait l’exclusivité de la culture du café à une certaine élite inféodée, prescrivant à la masse la culture du palmier, moins rentable.
Convaincu que le café était le levier de la richesse paysanne, Jean Mbouendé mena ce combat de 1935 jusqu’en 1946. La renommée de sa résistance finit par atteindre le niveau national. Cette année-là, Bafang reçut la visite de Charles Assalé, alors secrétaire général de l’USCC-CGT, accompagné du prince Bana, Jean-Baptiste Happi Saitapoum. Lors de cette rencontre, Charles Assalé lui conseilla de créer le Syndicat des Petits Planteurs (SPP) pour défendre la profession.
Le SPP, premier syndicat de la région Bamiléké, voit le jour en mars 1946. Par cette machine redoutable, Jean Mbouendé encouragea les populations de Bafang, puis de Dschang — avec le soutien de Tetanfack Laurent et du chef Mathias Djoumessi — à cultiver le café. Par précaution, il affilia le syndicat à l’USCC. L’administration, redoutant cette organisation, tenta en vain de le corrompre ou de l’éliminer physiquement. Sous son impulsion, la culture du café se généralisa, faisant de lui le père de l’introduction du café dans le Haut-Nkam.

Les germes du nationalisme d’après-guerre
En 1945, le retour des soldats africains mobilisés pour la guerre change la donne. Ayant combattu aux côtés des Européens, les survivants reviennent avec une vision plus réaliste de l’homme blanc, brisant le complexe d’infériorité. La fibre nationaliste s’épaissit.
Le syndicalisme naît au Cameroun dans cette mouvance. En 1944, des cercles d’études sociales animés par Gaston Donnat voient le jour à Yaoundé et Douala. Des figures comme Charles Assalé, Ruben Um Nyobé et Léopold Moumé Etia y font leurs armes. L’Union des Syndicats Confédérés du Cameroun (USCC), créée en 1945 et affiliée à la CGT de Paris, en est l’aboutissement.
L’arrestation et la mobilisation internationale
Le 1er septembre 1947, Jean Mbouendé est interpellé par le commissaire de Bafang et incarcéré. Grâce à l’affiliation du SPP à l’USCC-CGT, la nouvelle se propage rapidement. Ruben Um Nyobé, devenu secrétaire général de l’USCC, se rend à Bafang. Bien que le chef de subdivision, Pauvert, refuse de le recevoir, Um Nyobé recueille des informations grâce à Jacques Bidjoka et alerte immédiatement la CGT à Paris et la Fédération Syndicale Mondiale (FSM).
L’affaire éclate dans le journal Le Monde. L’ONU est saisie. L’administration coloniale est sous pression. Le chef de région, Moyos, se déplace à Bafang pour tenter de comprendre comment la nouvelle a fuité jusqu’en France. Devant la ténacité de Mbouendé, Moyos promet l’arrivée d’un juge, tout en exigeant sa démission du syndicat, prétextant que « le Cameroun n’est pas mûr ». Par crainte, l’administration ordonnera même d’abattre tout oiseau survolant sa cellule, assimilant le nationaliste à un « oiseau » capable de communiquer avec l’extérieur.
Le procès du 15 avril 1948 : un verdict de pure forme
Après 7 mois et 15 jours de détention, le procès s’ouvre. Trente-sept témoins sont convoqués pour accuser Mbouendé d’avoir « autorisé » illégalement la culture du café. Mais coup de théâtre : les témoins présentent au juge leurs cartes de cotisation syndicale en guise de preuve. Le juge, furieux, fait arrêter les premiers témoins pour faux témoignage avant de réaliser l’inanité de l’accusation.
Le verdict tombe : « Je vous relaxe… mais ne conseillez plus aux gens de cultiver le café ; ne faites plus de la politique. » Il est condamné à un mois de prison avec sursis. À sa sortie, une foule immense l’accueille en héros. Le chef supérieur Tientcheu Michel lui adresse ces mots célèbres : « Wensileudjam (ne regarde pas derrière), il faut toujours avancer. »
Le prix du sacrifice
Pendant sa détention, Jean Mbouendé a tout perdu : son cheptel de 1 000 bœufs, ses stocks de kola, mais surtout sa mère, Anne Monga, et son fils aîné, Joseph Mbouendé, tous deux morts de chagrin et de stress. Malgré ces deuils, il reste lucide. Il fait appel du jugement avec l’aide de Maître Blond-Fermier, envoyé par la CGT, et obtient un acquittement pur et simple.
Du syndicalisme à l’UPC
Libéré le 15 avril 1948, soit cinq jours après la création de l’Union des Populations du Cameroun (UPC), Mbouendé rencontre Um Nyobé en juin 1948 à Douala. Ce dernier l’exhorte à transformer l’action syndicale en action politique : « C’est l’outil idoine pour revendiquer notre indépendance. »
De retour à Bafang, Jean Mbouendé installe, le 30 juin 1948, le tout premier comité central de l’UPC en pays Bamiléké, dans sa propre concession à Banka. Il en prend la présidence avec Paul Ben Nitcheu comme secrétaire général. C’est lui qui introduira Ruben Um Nyobé auprès de Mathias Djoumessi et de son association, le Kumzé.
Clément W. Mbouendeu,
Gardien de la Mémoire de Jean Mbouendé
