SOMMET DU COMMONWEALTH 2026 :

Le Cameroun acte son virage vers l’intelligence artificielle à Antigua

Le Premier ministre camerounais Dion Ngute(2ème de la gauche vers la droite) aux côtés des dignitaires africains au sommet du Commonwealth en novembre 2026 à Antigua 

C’est officiel depuis le jeudi 5 novembre à Antigua-et-Barbuda. Présent au 28ᵉ sommet du Commonwealth, le Premier ministre Joseph Dion Ngute a acté l’adoption de la Stratégie nationale d’intelligence artificielle du Cameroun. L’objectif est colossal : injecter plus de 1,06 milliard de dollars dans l’économie d’ici dix ans. Mais sur le terrain, le défi énergétique et le manque de préparation de la jeunesse risquent de freiner ces ambitions.

Par Prince Aristide NGUEUKAM

Le décor caribéen de la 28ᵉ Réunion des chefs de gouvernement du Commonwealth (CHOGM 2026) restera comme le lieu où le Cameroun a officiellement engagé son destin technologique. Portée à la tribune par le Premier ministre Joseph Dion Ngute, représentant personnel du président Paul Biya, la validation de la Stratégie nationale d’intelligence artificielle (SNIA) scelle une ambition : faire du pays la locomotive de l’innovation algorithmique en Afrique centrale d’ici 2035.

Placée sous le mot d’ordre « Accélérer les partenariats et l’investissement pour un Commonwealth prospère », cette annonce sonne la mobilisation générale pour attirer les capitaux privés et arrimer le tissu productif local à une dynamique continentale que la Banque africaine de développement (BAD) chiffre à 1 000 milliards de dollars d’injection dans le PIB africain à l’horizon 2035.

La promesse : plus de 1,06 milliard de dollars de valeur ajoutée

Pour le Cameroun, l’enjeu ne relève plus du simple discours de salon diplomatique. Les projections économiques croisées avec les grilles du Fonds monétaire international (FMI) et les données de la Banque mondiale — reprises dans les travaux présentés à Saint John’s — évaluent l’injection de richesse générée par l’IA selon trois trajectoires bien distinctes sur un horizon de dix ans.

Dans l’hypothèse centrale et modérée, retenue par les chercheurs comme le scénario de référence, l’impact direct sur la taille de l’économie camerounaise s’élève à 1,061 milliard de dollars (environ 650 milliards de FCFA).

Dans un scénario optimiste, marqué par une adoption technologique accélérée et des investissements massifs, ce gain potentiel grimpe jusqu’à 1,591 milliard de dollars.

Dans une posture prudente, où les freins structurels ralentiraient la cadence, les retombées resteraient contenues à 530 millions de dollars.

Pour transformer ces flux théoriques en leviers d’émancipation, la feuille de route gouvernementale s’articule autour de trois piliers opérationnels :

La création nette d’emplois, avec un objectif de 12 000 postes directs créés d’ici 2040 au sein de l’économie formelle de la Tech.

Le capital humain, porté par la montée en qualification de 60 000 experts nationaux et un impératif d’équité fixant à 40 % le quota minimal de femmes formées.

Le ciblage sectoriel, axé sur l’affectation prioritaire des briques d’IA à l’agriculture de précision (rendement des cultures, gestion des intrants), au déploiement de la télémédecine dans les zones enclavées et à la numérisation des procédures fiscales et douanières.

Le choc de l’indice Ayre : un pays encore sous le seuil d’alerte

L’euphorie de la tribune a rapidement rencontré la rigueur des chiffres indépendants. Coïncidant avec l’engagement pris jeudi dernier par la délégation camerounaise, la publication du premier rapport du centre de recherche caribéen Ayre Think Tank — fondé sur l’examen de 1 128 sources comparatives dans les 56 États du Commonwealth — est venue tempérer les enthousiasmes.

Dans cet indice mesurant la capacité réelle des 15–29 ans à exploiter la révolution algorithmique, le Cameroun n’apparaît qu’au 29ᵉ rang, crédité d’un score modeste de 44,9 points sur 100.

Le pays stagne nettement en dessous du seuil de préparation fixé à 53 points par les méthodologies statistiques de l’étude. Seules 15 nations franchissent cette barre, dominées par Singapour (77,6), Malte (75,0) et le Royaume-Uni (70,8). En Afrique, seul le Nigeria (15ᵉ avec 54,5 points) parvient à se hisser au-dessus du plancher requis, tandis que des voisins comme le Gabon (26ᵉ avec 45,3 points) devancent de peu le Cameroun.

Le diagnostic est particulièrement sévère sur le front de la gouvernance : le Cameroun s’effondre à 2,1 points sur 10 sur le pilier « Droits, sécurité et participation ». Ce score sanctionne le vide juridique encadrant la protection des données personnelles, l’absence de voies de recours citoyennes face aux décisions automatisées et la vulnérabilité des réseaux face à la cybercriminalité.

Les jeunes formés aux numériques

Une jeunesse coupée en deux : audace marchande contre peur du déclassement

Pour les huit millions de jeunes Camerounais âgés de 15 à 29 ans, l’adoption actée à Antigua soulève autant d’espoirs que d’appréhensions. L’enquête d’opinion intégrée au rapport dévoile une société civile scindée à parts égales : 35,2 % des jeunes estiment que l’IA profitera au développement du pays, tandis que 36,6 % craignent au contraire qu’elle ne détruise des emplois et n’accentue la précarité sociale.

Pourtant, le ressort entrepreneurial reste intact : près d’un jeune actif sur quatre (25 %) gère déjà une micro-entreprise ou projette d’en lancer une. Mais dans un marché du travail où l’informel écrase les statistiques, l’absence de statut protecteur empêche l’étincelle technologique de se muer en emplois décents et bancarisés.

« La priorité absolue est d’éviter que la jeunesse africaine ne soit cantonnée à un rôle de consommatrice passive d’algorithmes conçus dans la Silicon Valley ou en Asie », a alerté à la tribune le professeur C. Justin Robinson, codirecteur des travaux universitaires à l’Université des Indes occidentales. « Elle doit avoir les compétences pour auditer le code, déceler les biais et programmer des solutions adaptées aux langues et aux besoins locaux. »

Le mur de l’énergie et le vide statistique

Pour Yaoundé, l’exécution concrète de la déclaration du 5 novembre se heurte à deux verrous matériels immédiats : L’impasse énergétique et le black-out des indicateurs.

Pour l’impasse énergétique, l’hébergement local de calculateurs et l’exploitation de data centers nationaux imposent un flux électrique ininterrompu. La promesse de porter la capacité énergétique globale du pays à 5 000 mégawatts d’ici 2030 n’est plus seulement un enjeu industriel : elle devient la condition sine qua non de la viabilité des serveurs d’IA, sous peine de voir les coûts d’exploitation engloutis par des générateurs à carburant.

Au sujet du black-out des indicateur, l’indice Ayre a révélé que sur 102 indicateurs de performance, seules 54 métriques étaient documentées au Cameroun. Les données officielles manquent cruellement pour cartographier le niveau réel des diplômés en programmation et en science des données.

En actant formellement l’adoption de l’intelligence artificielle devant ses pairs du Commonwealth, le Cameroun a réussi son opération de séduction diplomatique et économique à Antigua. Mais le compte à rebours est lancé : sans investissements massifs dans le réseau électrique, sans cadre légal transparent pour protéger les créateurs et sans soutien direct aux développeurs locaux, le milliard de dollars promis restera une abstraction statistique.