ÉDITORIAL /

RÉVISION CONSTITUTIONNELLE AU CAMEROUN :

«CONTINUITÉ SÉCURISÉE» FACE AUX ATTENTES DU PEUPLE

Prince Aristide NGUEUKAM, Directeur de Publication du Magazine FORUM LIBRE International

Par Prince Aristide NGUEUKAM 

Le Palais de l’Unité semble avoir choisi son tempo. Alors que le projet de loi N° 2094/PJL/P fuite dans l’arène publique, l’introduction d’une Vice-Présidence nommée cristallise toutes les attentions. À 93 ans, fraîchement réélu en octobre 2025 après 43 ans de règne, le Président Paul Biya semble vouloir graver dans le marbre constitutionnel une solution de « continuité sécurisée ». Mais derrière l’habillage juridique, une question demeure : cette architecture répond-elle aux besoins de 30 millions de Camerounais ou à la seule survie d’un système ?

UNE VICE-PRÉSIDENCE SOUS CONTRÔLE : L’OMBRE D’UN « SUPER-SECRÉTAIRE GÉNÉRAL »

L’innovation majeure réside dans l’article 5 (nouveau) : le Chef de l’État « peut être assisté d’un Vice-Président ». Notez le verbe « peut » : la nomination est à la discrétion totale du Prince. Contrairement aux modèles où le colistier est élu, ici, le Vice-Président est une créature du Président. S’il est appelé à achever le mandat en cas de vacance (Art. 6, al. 6), il reste, durant l’exercice normal, un collaborateur révocable.
Cette configuration soulève une interrogation sur l’utilité des institutions existantes. Avec un Vice-Président aux attributions calquées sur celles de la Présidence, que deviendront le Premier Ministre ou le Secrétaire Général de la Présidence (SGPR), jusqu’ici considéré comme le « vice-Dieu » ? On s’achemine vers un embouteillage institutionnel au sommet. Plus inquiétant, l’absence d’obligation de nommer un anglophone rompt avec la tradition des équilibres géopolitiques. Le Président reste le seul maître des horloges, transformant ce poste en un outil de mutation des personnalités au gré des objectifs politiques du moment.

L’ARTICLE 66 OU LE SERPENT DE MER DE LA TRANSPARENCE

Le texte exhume également l’article 66 relatif à la déclaration des biens et avoirs. Adopté en 1996, cet article est resté lettre morte pendant trois décennies faute de décrets d’application. En le réaffirmant aujourd’hui, l’exécutif cherche-t-il réellement à mordre la main qui le nourrit ?
Dans un pays où la corruption et l’enrichissement illicite des hauts dignitaires font régulièrement la une, cette évocation sonne comme un effet d’annonce. Sans une volonté politique de fer pour traduire ce projet en actes de reddition de comptes, l’article 66 restera une coquille vide, un cosmétique législatif destiné à apaiser les bailleurs de fonds sans jamais inquiéter les prédateurs de la fortune publique.

ENTRE STABILITÉ DE FAÇADE ET QUOTIDIEN EN SOUFFRANCE

Au-delà de la mécanique juridique, quel est l’impact de cette réforme sur le panier de la ménagère à Douala ou sur l’accès à l’eau à Yaoundé ? La réponse est cruelle : quasiment aucun. Ce projet est une réponse structurelle à une crise de succession latente, mais il ignore superbement les crises sociales.
La création d’un nouveau poste de prestige, avec le train de vie étatique qu’il implique, contraste violemment avec l’asphyxie économique d’un peuple champion de la résilience. Lors de sa réélection, le Président avait promis de grandes réformes pour inclure les jeunes et les femmes dans la gestion du pays. Pourtant, l’urgence semble être au Palais, pas dans les quartiers. Le peuple attend du pouvoir d’achat ; on lui offre une redistribution des cartes au sommet de l’Olympe.

QUELLE PLUS-VALUE POUR LA NATION CAMEROUNAISE ?

En somme, cette révision apparaît comme une « assurance-vie » pour le régime. Elle rassure les chancelleries étrangères en désignant un dauphin constitutionnel pour éviter le chaos, tout en permettant au Chef de l’État de garder la main sur sa propre succession.
La plus-value pour le citoyen reste à démontrer. Si cette réforme ne s’accompagne pas d’une véritable décentralisation et d’une intégration réelle de la jeunesse promise en 2025, elle ne sera qu’un énième ravalement de façade. Le Cameroun n’a pas besoin de nouveaux titres de noblesse administrative, il a besoin d’une gouvernance qui serve enfin l’intérêt général et le quotidien de ceux qui font sa force.