MARCHÉ DU POISSON :
Les pleurs de Congelcam pour augmenter ses quotas d’importation

À deux mois des fêtes de fin d’année, la société CONGELCAM S.A. sort de sa réserve pour alerter sur un risque de pénurie généralisée de poisson dès la fin novembre 2026. Lors du point de presse donné ce jeudi 15 octobre à Yaoundé, l’empire halieutique fondé par le sénateur Sylvestre Ngouchinghe s’est dit étranglé par des quotas administratifs réduits de moitié et a pressé le gouvernement de lui accorder d’urgence une hausse de ses volumes d’importation afin d’éviter la tempête qui s’annonce. Récit d’une offensive médiatique aux allures de supplique.
Par Prince Aristide NGUEUKAM
Face aux micros et aux caméras de la presse nationale et internationale, l’heure n’était plus à la discrétion légendaire qui caractérise d’ordinaire la maison mère de l’importation halieutique au Cameroun. Portant la voix du directoire de CONGELCAM S.A., son responsable de la communication, M. Joseph Flavien Kankeu, a dressé un tableau particulièrement sombre de l’état des approvisionnements nationaux, tout en dénonçant un environnement réglementaire et fiscal devenu, selon lui, intenable.

Le spectre d’une disette dès fin novembre
Au cœur de cette sortie retentissante figure une mise en garde sans détour adressée tant aux pouvoirs publics qu’aux ménages camerounais : le poisson pourrait manquer cruellement sur les tables au moment des réjouissances de fin d’année.
Selon les données rendues publiques par l’entreprise, la rupture de stock technique n’est plus une simple hypothèse de travail, mais une certitude à très court terme si rien n’est entrepris. Le distributeur estime que les étals des marchés locaux risquent d’être fortement dégarnis dès la fin du mois de novembre 2026, entraînant une flambée mécanique des prix qui pourrait s’étirer jusqu’à la première moitié du mois de mars 2027.
La mécanique logistique internationale ne souffrant d’aucune improvisation, CONGELCAM rappelle que l’acheminement des cargaisons de produits de la mer impose un délai incompressible d’un à trois mois entre la passation des commandes auprès des armateurs et la livraison effective sur les quais camerounais. Chaque semaine d’hésitation administrative rapproche dangereusement le marché d’une pénurie sèche.

Le robinet d’importation coupé de moitié
Pour expliquer cette tension inédite sur ses capacités de distribution, l’opérateur pointe directement du doigt les arbitrages du ministère de l’Élevage, des Pêches et des Industries animales (MINEPIA).
Alors qu’en 2025 CONGELCAM avait importé 200 000 tonnes de poisson pour satisfaire la demande intérieure, son quota initial pour l’exercice 2026 a été raboté à 100 000 tonnes. Une baisse drastique de 50 % qui a provoqué l’épuisement total des réserves de l’entreprise en à peine sept mois d’exploitation.
Face à l’urgence de la situation, l’entreprise avait formellement sollicité, le 18 septembre 2026, un réajustement de 100 000 tonnes additionnelles. En guise de réponse, les autorités ne lui ont octroyé qu’un volume de 30 000 tonnes. Une dotation qualifiée de dérisoire par la direction, qui soutient qu’un tel stock sera entièrement englouti par la consommation des ménages en l’espace de deux mois seulement. L’entreprise émet en outre de sérieux doutes sur le mode de calcul retenu par la Société Générale de Surveillance (SGS), qu’elle accuse d’avoir comptabilisé des déclarations d’importation déjà expirées pour restreindre ses autorisations.
Le paradoxe est d’autant plus vif que la société dispose d’infrastructures d’entreposage sans équivalent dans le pays, avec 104 000 tonnes de capacité frigorifique installée à Douala, bientôt complétées par 10 000 tonnes supplémentaires sur la plateforme portuaire de Kribi. Des chambres froides géantes vouées à tourner à vide faute de quotas suffisants.

Le faux procès du monopole face aux réalités logistiques
Balayant d’un revers de main les critiques récurrentes qui lui prêtent une situation de rente ou de monopole sur le marché local, CONGELCAM renvoie la balle aux régulateurs. L’entreprise rappelle que le ministère de tutelle a délivré des avis techniques d’importation à environ 34 opérateurs agréés.
Pour le porte-parole, la position prépondérante de CONGELCAM ne procède d’aucun privilège, mais reflète les faiblesses logistiques, financières et techniques de concurrents incapables d’approvisionner réellement le terrain malgré leurs autorisations d’importer. Disposer d’un agrément ministériel est une chose ; disposer des moyens d’affrètement, du fret frigorifique et des entrepôts en est une autre.
De même, l’entreprise rejette l’idée selon laquelle elle serait une création ou une protégée de l’État. Elle a tenu à rappeler le parcours personnel et l’engagement de son promoteur, le sénateur Sylvestre Ngouchinghe, engagé dans ce secteur depuis 1982 à force d’investissements et de prises de risques.
Un sentiment d’acharnement administratif et fiscal
Dans un plaidoyer chiffré, CONGELCAM a exposé une série de pressions continues qui fragilisent sa trésorerie et paralysent ses opérations.
L’entreprise traîne d’abord le fardeau de l’affaire CONAC et ses 32 milliards FCFA réclamés depuis 2018 au titre de droits de douane impayés pour l’année 2014. Une accusation toujours sans dénouement judiciaire, alors même que les importations de poisson bénéficiaient d’une exonération totale entre 2008 et 2016.
À cela s’ajoute un étau fiscal de plus en plus serré, illustré par des redressements successifs atteignant 11,4 milliards FCFA en quatre ans, dont 2,2 milliards en 2020, 3,2 milliards en 2022 et 6 milliards en 2024.
L’épisode le plus destructeur reste toutefois le désastre des 510 conteneurs frigorifiques mystérieusement débranchés en 2023 au Port autonome de Douala, causant près de 13 milliards FCFA de pertes sèches, sans que la justice n’ait encore tranché malgré une lourde consignation financière de l’opérateur. Ce choc avait d’ailleurs coûté à l’entreprise son statut de grand standing auprès de la COBAC en 2025, entraînant le gel de concours bancaires majeurs avant son rétablissement laborieux en 2026.
L’opérateur dénonce enfin un traitement douanier inéquitable. Tandis qu’une trentaine de concurrents bénéficieraient de décotes douanières oscillant entre 25 et 30 %, CONGELCAM affirme être exclue de ces faveurs. Pire, ses contributions réelles au Trésor public, évaluées à 24 milliards FCFA en 2025, auraient été minorées à 14 milliards dans les bilans officiels présentés lors des distinctions d’importateurs.
L’avertissement solennel au gouvernement
Tout en réaffirmant sa volonté de coopérer avec les autorités pour assurer la sécurité alimentaire du pays, la société de Sylvestre Ngouchinghe décline d’ores et déjà toute responsabilité quant aux tensions qui pourraient éclater en fin d’année.
Si les ménages camerounais devaient faire face à des pénuries et à des flambées de prix insoutenables, les autorités devront assumer la conséquence de choix administratifs restrictifs et inadaptés à la réalité du marché national. Pour CONGELCAM, la survie de la chaîne du froid et la quiétude des fêtes de fin d’année ne tiennent désormais plus qu’à une signature ministérielle débloquant les volumes réclamés.

