HOMMAGE À JEAN MBOUENDÉ

16 juillet 2004-16 juillet 2023 : 19 ans déjà que le Patriarche Jean Mbouendé s’en est allé. Pensons et prions pour son repos éternel dans les prairies du Seigneur. Rappelons aussi sa mémoire à la jeune génération.

Le Patriarche Jean Mbouendé en tenue traditionnel

« Aux grands hommes, la nation reconnaissante. Je sais que les fils du Haut–Nkam sont reconnaissants et t’ont élevé un monument, mais les valeurs que tu as défendues, pour lesquelles tu as souffert débordent le niveau départemental, régional et couvrent tout le Cameroun et je dirais toute l’humanité. Tu mérites une place au panthéon des valeurs de ce pays : c’est le vœu que je formule. ». Cet extrait du témoignage du Ministre Marcel YONDO lors des obsèques du patriarche le 07 août 2004 à Banka résume à souhait l’immensité de l’œuvre de ce nationaliste.

Il est donc important et nécessaire de faire revivre son parcours dans la mémoire collective des jeunes générations en mal de repères.

En effet  Jean MBOUENDE est né à Badoumven dans le groupement Banka à l’Ouest du Cameroun au crépuscule des années 1890, d’une famille paysanne.

Non scolarisé,  puisqu’il ne fera que moins de 03 jours à l’école allemande et  retourne à Badoumven se former auprès d’un de ses oncles à la chasse, parce que sa mère redoutait l’influence négative de la scolarisation sur nos  traditions.
Un jour, son piège  attrape une biche. Mais son tuteur YAMENI Soh Tiegué va la vendre au marché Batcho à 08 Mark et confisquer l’argent, ce qui va rebeller le jeune garçon qui va le quitter pour se rendre en aventure à Bana.
Y étant, il va rencontrer un commerçant sénégalais, ancien combattant reconverti en  vendeur d’huile de palme. Son petit nom était Menta, à cause de sa minceur.
Ses clients étaient à Nkongsamba et le déplacement se faisait à pieds.
Il va donc l’enrôler dans son équipe et sa bonne conduite aidant, il fera de lui son homme de main, chargé de tenir sa caisse et d’effectuer des commissions pour  son compte.
C’est à Nkongsamba que Jean Mbouendé découvre le train et son vœu sera de voyager à bord.
Ce vœu se réalise en 1920 et le conduit à Dibombari, puis à Douala où il est recruté à la RW-KING en 1921.

 

vision intégrationniste

Devenu chauffeur chez le même employeur en 1926, il contracte son premier mariage la même année avec Marie EBOUTOU, originaire de Sangmélima dans le sud du Cameroun, affirmant très tôt et à une époque ou cela était inconcevable, son refus net du repli identitaire hélas encore tenace dans ce pays.

Il pose ainsi dès son jeune âge sa vision intégrationniste de la vie à l’intérieur d’une nation. Ayant déjà étroitement intégré dans sa philosophie existentielle la notion du bien-être et de qualité de vie, il construit en 1928 la première maison moderne de la Subdivision de Bafang.

Répondant à l’appel de la terre, il retourne au bercail, armé de sa voiture, la première de sa localité, pour créer en 1934 à Kwétchi dans le groupement Banka, la première plantation de café robusta de sa Subdivision.

En 1935, il est nommé accesseur au tribunal de consultation de Bafang. Il est élu la même année à la vice-présidence de la coopérative des planteurs de la Subdivision de Bafang.

Il se signale alors par ses prises de position courageuses et osées contre les injustices du pouvoir colonial et de ses comparses africains, qui à l’époque n’accordait l’exclusivité de la culture du café qu’à leurs suppôts (notables, chefs traditionnels etc.…).

Toujours en 1935, guidé par son éternelle soif d’expansion, son flirt naissant avec l’élevage des bovins, première entreprise du genre dans sa Subdivision, dénote déjà du caractère d’un citoyen futé à qui le bon sens paysan avait déjà inculqué la notion économique de division des risques.

Planteur et syndicaliste

En 1946, encouragé par Charles ASSALE, ayant fait le déplacement de Bafang avec le prince Bana Jean Baptiste Saitapoum pour rencontrer le nationaliste, il crée le SPP (Syndicats des Petits planteurs) de la Subdivision de Bafang qu’il affilie à l’Union des Syndicats Confédérés du Cameroun(USCC) de Gaston DONNAT.  Il s’agit en fait du premier mouvement syndical en pays bamiléké.

De cette tribune, il élève le ton et connait ses premiers ennuis avec l’administration coloniale qui culminent avec son internement préventif à la prison centrale de Bafang du 01er Septembre 1947 au 15 Avril 1948, à cause de son engagement en faveur de la vulgarisation de la culture du café,  source de richesse.

C’est d’ailleurs Maitre Blond, avocat venu de Paris et commis par le CGT (Confédération Générale de Travail) qui obtient son acquittement pur et simple.

Le bilan de cette incarcération arbitraire est catastrophique: la perte d’un cheptel de 1 000 bœufs, le décès de sa mère Monga Anne et de son fils Joseph des suites de maladies cardio-vasculaires liées à son absence.

Jean Mbouende et Moumée Etia en 2000

A l’origine de l’entrée de l’Upc en pays Bamiléké

Frappé par son dynamisme syndical, UM NYOBE, que Jean Mbouendé introduit en pays Bamiléké,  l’encourage à créer le premier comité central de l’Union des Populations du Cameroun (UPC) de la région Bamiléké à Bafang : nous sommes en Juin 1948.

Il devient la cible focale du pouvoir colonial qui en Mai 1955, organise le pillage et la destruction systématique de ses biens. Le chef Bandjoun Kamga est celui qui vole son coffre-fort contenant 300 000 Francs.

Il ne doit la vie sauve qu’en se réfugiant durant cinq ans dans le « maquis » de ses exploitations agricoles à Kékem où il réussit à se creuser un lit à l’intérieur d’un tronc d’arbre.

Ses détracteurs iront jusqu’à dire au pouvoir colonial, qui le recherchait mort ou vif, que chaque fois qu’on réussit à l’apercevoir, il se transforme en plant de café. C’est pour cette raison que le 15 Mai 1959, l’administration coloniale réquisitionne huit camions remplis de militaires pour venir abattre les plants de café aux coupes-coupes parce qu’elle était persuadée qu’en les abattant, mystiquement, elle réussirait à l’abattre. Mais hélas !

Destruction des biens de Jean Mbouendé par le pouvoir colonial

11 000 plants de café âgés de 08 ans et en pleine production sont ainsi détruits.  Deux de ses épouses sont alors arrêtées et expédiées dans un camp de concentration à Maroua Salack et c’est grâce à Michel NJINE, Vice-Premier-Ministre à l’époque qu’elles sont relâchées sept mois après.

L’unité administrative de Kékem est créée parce qu’on le cherche. Un commissaire algérien y est affecté pour l’épier dans l’optique de l’assassiner, mais en vain, Dieu le protège.

Tout ce qui a la consonance Mbouendé est vouée à la mort, ce qui va créer beaucoup de victimes phonétiques. Ndingué Jean, propriétaire de l’hôtel Aurore à Yaoundé payera les frais par un emprisonnement à Maroua Salack. Le père de Louis-Marie Djambou, célèbre promoteur de l’Iug (Institut Universitaire du Golfe) de regretté mémoire, qui s’appelait Mbouendeu Jean sera assassiné. Pour ne citer que ceux-là.

En 1950,  le Haut-Commissaire de la République française au Cameroun va refuser de signer  une autorisation d’hypothèque pour un prêt de 4 000 000 de francs métropolitains qu’une banque française située à Clermont-Ferrand lui avait accordé.

 

70% de la dette retenue par la France reste toujours attendue par la famille Mbouendé depuis 73 ans.

Ses provisions constituées du fond de souscription et des mensualités de remboursement ne sont remboursées qu’à hauteur de 30% sans intérêt de retard après 05 ans et à la suite de la résolution n°1334 du conseil de tutelle de l’ONU du 15 juillet 1955, l’institution internationale ayant été saisie par le nationaliste cet effet. 70% de cette ardoise française reste attendue par la famille Mbouendé depuis 73 ans.

C’est assurément de sa volonté de donner goût, joie de vivre et saine émulation aux populations de Bafang qu’il tire le ressort pour créer en 1952 Tortue Football dont la fusion ultérieure avec Génie FC et Jupiter FC donnera naissance à Unisport, Club mythique du Haut-Nkam.

Toujours en 1952, sous la houlette du comité central Upc de Bafang, il finance le premier voyage d’Um Nyobé aux nations unies à hauteur de 4 million de francs métropolitains.

Il sort de sa cachette en mai 1960 après l’indépendance du Cameroun français, suite à la loi d’amnistie générale et inconditionnelle proclamée par le pouvoir et est reçu par le Président Ahmadou AHIDJO à Yaoundé le 01er Juin 1960.

Celui-ci pour mémoire, avait envoyé 300 soldats de la communauté française à Bafang pour ramener les gens en ville en vue de mettre fin aux troubles ; mais hélas !

Les populations sont restées terrées dans leur cachette et n’attendaient que sa présence pour croire à la thèse de l’indépendance.

Jean Mbouende

Pacification du département du Haut-Nkam et acteur de la réunification…

Le Président lui confie donc cette tâche de pacification du département du Haut-Nkam qui depuis 1956 était ravagé par une vague d’actes terroristes entretenus par le pouvoir colonial et ses sbires pour diaboliser l’UPC et ses leaders.

Le travail est excellemment fait. Sans violence et usant de son entregent exceptionnel, il réussira là où les armes de la soldatesque ont échoué.

Toujours en 1960, répondant à l’appel de John NGU FONTCHA, il participe à la campagne pour la réunification des deux Cameroun (Occidental et Oriental).

FCFA 700 000(sept cent  mille francs CFA) sont collectés par ses soins dans l’arrondissement de Bafang (devenu une année plus tard département du Haut-Nkam) et remis à FONTCHA à cette fin.

Le reliquat de la somme du plébiscite, 79 160f sera remis l’adjoint-préfectoral  du Haut-Nkam le 04 mars 1961 contre décharge.

Le président Ahidjo va instruire son gouvernement par le biais du premier-ministre Charles Assalé de faire recenser les dégâts subis par Jean Mbouendé lors des évènements de mai 1955 dont il était une des principales victimes.

Le travail est  fait  et le résultat envoyé à la mère-patrie qui débloquera 70 millions de francs CFA pour le compte du nationaliste qu’il n’a jamais reçu, ni la famille qu’il a laissée dans l’indivision.

 

Premier maire de la Commune de Plein Exercice de Bafang

Il est élu premier maire de la Commune de Plein Exercice de Bafang en Avril 1961, sous la bannière de l’UC (Union Camerounaise), dénouement logique d’un parcours conquérant.

Aujourd’hui encore, cette ville lui doit son visage urbanisé. Son ossature routière et le choix des sites de ses principales infrastructures sont l’émanation du génie propre de Jean MBOUENDE.

Le président Ahmadou Ahidjo, lors de sa visite à Bafang le 20 juin 1962 va même le citer dans son discours comme exemple de droiture et de courage.

De ses démêlés avec le Préfet de l’époque, Obam Mfou’o Jérémie, du fait de son refus de compromission à diverses échelles dans la conduite des affaires communales, naît sa mise à l’index comme agitateur et coupable d’actes attentatoires à la sécurité de l’État.

C’est sur ce fond de fausses accusations aggravées d’affabulations politico-administratives aussi grossières et mensongères les unes que les autres qu’il a eu à réaliser de 1965 à 1970 son original parcours de combattant dans les geôles et pénitenciers alors les plus cyniques du territoire : BMM (Brigade Mixte Mobile) de Manengouba, Douala, Yaoundé et Centre de Rééducation Civique de Mantoum.

 

Humiliation

Il a connu, suprême humiliation, le supplice de la balançoire à la BMM de Manengouba qu’il décrit dans son autobiographie avec une précision révoltante : « la balançoire était un instrument de torture particulièrement redouté. On vous y accrochait nu, pieds et poings liés. Le respect de la pudeur se limitait au slip que vous gardiez.  De part et d’autre de la balançoire, et à distance idoine, deux gendarmes baraqués se renvoyaient violemment le corps flottant du supplicié. Pris dans le tourbillon de la nasse étoilée que la vitesse du mouvement offrait à sa vue, ce dernier n’avait plus qu’à dire ce que l’on voulait qu’il dise : c’était cynique ».

En Juillet 1970, dans le cadre de l’affaire OUANDIE, il est à nouveau arrêté et conduit au camp militaire de Bamougoum, puis 03 mois après à la BMM de Yaoundé où il est soumis au choc électrique par la bouche et le nez. Il est important de relever que chaque fois qu’il a été arrêté, les enquêtes n’ont jamais permis de retenir de charges contre lui.

Il ralliera alors Bafang le 31 décembre 1970.En 1984, à l’époque du monolithisme, il soutient la liste du chef Bafang  Kamga Ngandjui René lors des élections municipales.  Elle est plébiscitée et c’est Djiaha Desbakondji qui est élu  maire.

Jean Mbouendé avec Ndeh Ntumazah à Bafang au chevet de Tenawa Emmanuel bastonné à Batié

Relance de l’Upc

Le 31 mars 1989, le Prince Dicka Akwa Nya Bonambella lui fait parvenir une correspondance dans laquelle il l’informe de ce qu’il  se donne la mission de relancer l’upc et qu’à cette occasion il compte sur son entregent légendaire pour réussir.

En 1990, le vent de l’est impose l’ouverture démocratique. L’upc est relégalisée en 1991.  Jean Mbouendé acte son départ du Rdpc par une lettre de démission pour rallier l’Upc. Le comité directeur le propulse à la dignité de président d’honneur du parti au regard de son rôle prépondérant depuis sa création. En même temps, il tient  le parti dans le département du Haut-Nkam. Il est alors centenaire.

Il participera à la grande marche de la coordination des partis de l’opposition à  Yaoundé,  le directoire était assuré par l’Upc. Il est partisan des Villes Mortes sans violence pour faire fléchir le pouvoir mais est contre le boycott des élections et de la rentrée scolaire.

Des dissensions prennent corps dans l’Upc où Augustin Fréderic Kodock, secrétaire général veut évincer le Prince Dicka Akwa pour contrôler le parti. Il fait feu de tout bois. La coordination des partis de l’opposition et certaines associations vont le suivre dans cette démarche  pour affaiblir l’Upc dont la force de mobilisation commençait à effrayer, étant tenu des mains de maître par le Prince Dicka Akwa.

Kodock instrumentalise aussi Ndeh Ntumazah. Jean Mbouendé voit cela de loin et suggère à Ntumazah, qui revenait d’un long exil, de se donner au moins deux ans pour maîtriser la politique locale avant de prendre la direction du parti. Ntumazah fonce malheureusement tout droit dans le mûr au grand dam du parti. Dicka Akwa est écarté au congrès de Nkongsamba.

La section de Bafang est infiltrée pour jouer le jeu trouble du secrétaire général Augustin Frédéric  Kodock au profit du pouvoir. La lucidité légendaire de Jean Mbouendé lui permettra de déceler ce jeu. Et pour cela, il était question de  neutraliser le patriarche qui empêchait de tourner en rond.

C’est pourquoi à la faveur d’un voyage à Bafoussam  le 01er juillet 1991 pour participer à une rencontre dont le but était de recoller certaines factions antagonistes de l’upc, Jean Mbouendé âgé de 101 an, Ténawa Emmanuel, Feyou De Happi, Engwapi Christophe et Djato Étienne,  chauffeur, sont interpellés au niveau du col Bâtié par des commandos en mission spéciale,  lourdement armés, qui attendaient leur véhicule. Ils sont tous copieusement bastonnés en dehors de Feyou De Happi.

Le sac de Jean Mbouendé disparaît avec les documents du parti. Il reçoit les coups de crosses et on lui indique que sa mort s’en suivra.  On les amènera vers une destination inconnue.

Le Prince Dicka est informé  et dans ses investigations, il va les localiser deux jours plus tard à Bandjoun. Yaoundé dit ne pas être au courant de cette affaire. La population de Bafang est en colère et sort en masse pour réclamer leur libération.

Le préfet du Haut-Nkam quitte  la ville de Bafang pour aller aussi investiguer à Bafoussam. Ils sont libérés le 04 juillet 1991 et suivront les soins à l’hôpital départemental de Bafang pendant 01 mois après avoir reçu une liesse populaire des populations du Haut-Nkam.

Ils étaient faussement accusés d’entrave à l’usage de la voie publique et de manifestation illégale, une voiture qui roulait avec 05 personnes.

Par jugement n°2634/cor rendu le 04 février 1993 par le tribunal de première instance de Bafoussam statuant en matière correctionnelle, ils seront blanchis.

Un an après, Tenawa Emmanuel, qui avait gardé  les séquelles de cette torture, va malheureusement décéder.

Le karma  va faire valoir son existence pour confirmer que les actions ont les conséquences. Le commanditaire de cette séance de fessée était bien dans le groupe. Son bras séculier n’était autre que son frère cadet, colonel dans l’armée. Ce colonel subira assurément plus tard les conséquences de ses actions  en se voyant assassiné par son propre fils dans son domicile à Yaoundé.

En 1992, à l’occasion des élections législatives,  Jean Mbouendé soutient la liste de l’upc dans le Haut-Nkam et obtiendra 02 députés sur 03.

Un des députés suivra Augustin Frédéric Kodock dans son alliance avec le pouvoir,  confirmant ainsi son  rôle dans le jeu trouble antiparti et dans la bastonnade de Bâtié.

 

« POUR LA PATRIE, CONTRE L’ARBITRAIRE ».

En 2000, Jean Mbouendé publie son autobiographie « POUR LA PATRIE, CONTRE L’ARBITRAIRE ». L’écrivain et patriarche Douala, Léopold MOUMÉE ETIA dira de cette œuvre : « Ce livre servira à coup sûr aux chercheurs du futur comme miroir de ce qu’était : la honte de la colonisation ».

Plusieurs fois sacré meilleur planteur et éleveur du Haut-Nkam, Jean MBOUENDE a bénéficié de plusieurs distinctions honorifiques : Mérite Camerounais de deuxième classe en 1960 ; Chevalier de l’Ordre de la Valeur Camerounaise en 1965; Officier de l’Ordre de la valeur Camerounaise en 1986.

Le journaliste Guy Roger EBA’A, du podium de la célèbre émission de la CRTV « LES FIGURES DE L’HISTOIRE » conclura : « Jean MBOUENDE a aimé le Cameroun… et ils ne sont pas nombreux aujourd’hui les Camerounais qui sont prêts à tout perdre pour leur pays… ».

Au soir de sa vie, comme l’apôtre Paul à Timothée, « Pour moi, voici que je suis déjà offert en libation et le temps de mon départ est arrivé. J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la fois » 2 Timothée : 4-6-7, le patriarche se confiait à une équipe du magazine le « nzingu » venue l’interviewer une semaine avant sa mort.  Répondant à la question : « au soir de votre vie, avez-vous peur de la mort ? » il répliqua : « non, je suis prêt. Je suis même impatient, mais comme cela ne dépend pas de moi… Beaucoup de gens dans le cours de ma vie ont cherché à me liquider sans réussir. A l’heure de Dieu, quelle appréhension voulez-vous que je cultive encore ?  Non mes enfants, je suis serein, d’autant plus qu’au fur et à mesure où l’heure approche, comme un seul homme, mes enfants accourent vers moi pour me soutenir. Vous avez vu un monument en construction à l’entrée de chez moi. C’est des jeunes comme vous (Cercles des Elites Intérieures du Haut-Nkam) qui l’érigent.

C’est sans doute ma dernière distinction honorifique et je suis heureux qu’il me soit offert en ultime hommage par des jeunes. Aujourd’hui, c’est vous du « nzingu » qui me rendez visite, que demander de plus à Dieu ? Je tire ma révérence dans une très grande tranquillité d’esprit. Le moral est au beau fixe. Dieu m’a beaucoup aimé ».

Parole d’homme, d’un homme à part qui a tenu à apposer ses dernières signatures sur toutes les invitations qu’il a adressées à ses hôtes de 07 Août 2004, invitations qu’il a accompagnées chaque fois que cela était possible d’une branche d’arbre de paix comme pour sceller la paix avec tous les hommes de bonne volonté.

Aux jeunes, héritiers et légataires des dernières pensées de Jean MBOUENDE, il appartient de tirer le meilleur parti possible de la vie exemplaire de l’illustre disparu. Pour leur propre bonheur. Pour que force reste aux hommes de conviction et de foi pour le triomphe de la juste cause et de la cause du juste.

 

« Je mourrai chez moi et sur mon lit… »

« Ouvrez tous les volets de la chambre, y compris de la salle de bain… » : Ces dernières paroles de vie, Jean MBOUENDE les prononce dans son lit, à son domicile cet après- midi du 16 Juillet 2004. Un jour plus tôt, de son lit d’hôpital et malgré toute l’attention médicale dont il est l’objet, il demande à être ramené chez lui.

L’on sait d’ailleurs que c’est à son corps défendant et davantage pour rehausser le moral de quelques uns de ses enfants préoccupés, qu’il a accepté un ultime séjour dans un établissement hospitalier : « pour pas plus de 48 heures » avait-il alors précisé. C’est lui-même qui rappelle une fois ce délai atteint qu’il est temps de rentrer à la maison.

Les intimes de Jean MBOUENDE savent que cette exigence du patriarche est prémonitoire et vise à assurer la réalisation de sa prophétie relative à la fin de sa vie : « je mourrai chez moi et sur mon lit, Je souhaite que Dieu me donne cette grâce », avait-il l’habitude de dire.

Cette grâce, Jean MBOUENDE l’a eue le Vendredi 16 Juillet 2004 à 18heures précises. Sans agitation. Dans la sérénité et la tranquillité.

C’est en ce moment là que nous qui l’avions intimement connu, avons alors tenté de décrypter ses dernières paroles et leurs charges symboliques : « ouvrez tous les volets de la chambre… ».

Ceci aurait pu exprimer que l’homme éprouvait le besoin d’une plus grande oxygénation. Il aurait aussi pu indiquer qu’il avait chaud et se serait satisfait d’un grand bol d’air. Aucune de ces hypothèses ne résiste à l’analyse car, outre que sa chambre est suffisamment aérée, la température ambiante à Bafang à ce virage crépusculaire d’une journée de saison pluvieuse invite plutôt à se mettre au chaud. Il ne reste alors que l’hypothèse la plus probable : ouvrir largement les volets pour que son esprit s’échappe, s’envole vers l’issue de son choix.

Cette option est corroborée par la main et le petit doigt levés peu de temps avant son dernier soupir en réponse à son interlocuteur Jean Paul WOTADJI alors Président du Cercle des Elites Intérieures du Haut-Nkam, qui l’interpelle, voulant alors dire : « ça y est, je n’en peux plus, adieu ». Ainsi se sont déroulés les derniers instants sur terre de Jean MBOUENDE, crédité de 114 ans quand sonne le glas de sa vie.

 

Vécu sur trois siècles et deux millénaires

Il est aussi important de relever qu’il aura ainsi vécu sur trois siècles et deux millénaires: Privilèges de la providence accordés à très peu d’hommes dans une génération.

Il était chrétien catholique, et le premier à devenir polygame à Bafang.

Il s’est marié de 14 femmes, a laissé 5 veuves, 29 enfants, 90 petits-fils et 80 arrière petits-fils.

Le 07 Aout 2004, il a eu droit aux obsèques officielles décidées par la Haute Sagesse de la République, devenant ainsi l’un des premiers nationalistes camerounais morts sur leur lit à recevoir cette reconnaissance.

Ces cérémonies étaient présidées par Monsieur Raphael EWECK, Préfet du département du Haut-Nkam et porteur du message de condoléances du Chef de L’État, Son Excellence Monsieur Paul BIYA dans lequel il a mis en exergue les qualités de patriote et de loyaliste de l’illustre disparu, il a aussi parlé d’un patriarche respecté et vénéré.

Il a en outre été élevé à la dignité de Commandeur du Mérite Camerounais à titre posthume.

Cette reconnaissance présidentielle à son égard, appréciée à sa juste valeur,  prendrait davantage de densité si elle accompagnait le patriarche dans son éternité céleste. Ceci passerait par la réouverture du dossier d’indemnisation du patriarche (70 000 000f) distraite en 1960 par le gouvernement de l’époque et la réparation des préjudices  encourus arbitrairement dans les geôles de notre pays : 12 mois dans les BMM, 04 ans et demi à Mantoum, la fessée de Batié. Cela lui rendrait une éternité terrestre aussi.

 

A quand la véritable réconciliation de la France avec les victimes de la colonisation

Quant à la France, elle gagnerait à se réconcilier avec les victimes de la colonisation dont Jean Mbouendé.  Dans le même ordre d’idée la famille Mbouendé  continue d’attendre 70% de la dette vis-à-vis de l’Union Inter Régionale de Crédit et la réparation de tous les préjudices subis pendant la colonisation : 01 cheptel de 1 000 bœufs,  11 000 plants de café âgés de 08 ans, les incarcérations abusives, 05 ans à dormir sous un baobab, l’incarcération abusive de ses épouses,  le décès précipité de ses proches et victimes phonétiques…

En définitive, que Jean Mbouendé ait été décoré à titre posthume, que la famille ait eu droit à un message de condoléances du Président Paul BIYA lui-même, que les cadres des partis politiques de divers horizons, les autorités traditionnelles et religieuses, les opérateurs économiques de tout bord, de nombreuses associations et une foule nombreuse aient honoré de leur présence effective les cérémonies, que le Cercle des Elites Intérieures du Haut-Nkam ait érigé un monument à son honneur, tout cela témoigne à suffisance de la dimension de l’homme et de ses œuvres.

C’est le message qu’il laisse à la postérité, lui qui avait toujours eu cette pensée profonde pour la jeunesse : « nul n’emportera le monde avec soi, mais ceux qui se soucient de l’humanité doivent avoir peur d’une postérité médiocre ». Tout un programme.

Par Clément W. Mbouendeu,

Gardien de la mémoire de Jean Mbouendé