Transport routier au Cameroun : Les syndicats lancent un préavis de grève de 14 jours

Face à la concurrence déloyale et aux tracasseries, la profession dénonce une « mort programmée ».
Exaspérés par le « transport pour compte propre », les tracasseries routières et les lourdeurs administratives, les transporteurs routiers de marchandises ont lancé un préavis de grève de 14 jours. Sans réaction du gouvernement, ils menacent de paralyser l’économie nationale.
Par Prince Aristide NGUEUKAM
Réunis en grande masse ce mercredi 5 août 2026 à Douala, les acteurs du secteur des transports routiers de marchandises ont fait entendre la voix de la colère et du désarroi. Organisée par le Bureau National du Syndicat National des Transporteurs Routiers du Cameroun (SNTRC) et la Plateforme des Organisations Socioprofessionnelles des Transports Routiers, la réunion de restitution des concertations avec le gouvernement a débouché sur un verdict sans appel : le lancement officiel d’un préavis de grève de 14 jours adressé aux autorités.
Patrons d’entreprises, syndicalistes et chauffeurs venus des dix régions du pays se sont rassemblés sous la conduite de l’Honorable Sime Pierre, Président national du SNTRC et patron de la plateforme. Au cœur des débats : une accumulation de décrets et de décisions ministérielles pris, selon la profession, sans la moindre concertation préalable, et qui menacent directement la survie des entreprises de transport locales.

Le « Transport pour compte propre » : La pomme de la discorde
C’est la menace existentielle majeure identifiée par la corporation. M. Moungang, Président régional du SNTRC pour le Littoral, a tiré la sonnette d’alarme sur l’octroi par le gouvernement de licences d’exploitation pour le transport à leur propre compte à de grands groupes industriels et commerciaux (à l’instar de la licence accordée le 16 juillet dernier à Guinness). Cette mesure permet désormais à des chargeurs et industriels d’acquérir leurs propres flottes de camions, créant ainsi une concurrence jugée déloyale qui évince progressivement les transporteurs professionnels.
Prenant la parole avec véhémence, El Hadj Oumarou, Coordonnateur général du Bureau de Gestion du Fret Terrestre (BGFT) et membre titulaire du Comité Central du RDPC, a dénoncé l’hypocrisie et le silence qui entourent ces dérives : « On fait du cinéma alors que nous sommes en train de mourir ! Si rien n’est fait, c’est la mort du transporteur qui sera bientôt constatée. Qu’allons-nous faire de nos camions si des géants pétroliers comme Total ou d’autres grands groupes finissent eux aussi par obtenir ces licences et gérer leur propre transport ? Si cette profession meurt, que vais-je encore faire avec mon parti politique ? Il faut avoir le courage d’en parler pour que cela change. »
Ingérence de l’État et lourdeurs administratives
Les participants ont unanimement contesté le décret autorisant le Conseil National des Chargeurs du Cameroun (CNCC) à s’immiscer directement dans la gestion opérationnelle du transport routier de marchandises. Les intervenants dénoncent les contraintes liées aux lettres de voiture et l’obligation de s’aligner deux à trois jours derrière des fonctionnaires pour des procédures administratives étouffantes. « L’État ne nous a pas aidés à acheter nos camions. Qu’est-ce qu’il leur coûte de nous laisser gérer notre propre matériel ? » s’est indigné le président du SNTRC dans son intervention.
Tracasseries routières et « prévention » décriée
La prévention routière, telle qu’elle est pratiquée sur les axes routiers nationaux par les agents du ministère des Transports et les Forces de Maintien de l’Ordre (FMO), est assimilée par la profession à une entreprise de rachat systématiquement structurée. Comme l’a souligné le syndicaliste Bassirou : « Les équipes de prévention routière font du commerce sur le dos des transporteurs. Quand on les interroge, ils répondent qu’ils ont des comptes à rendre à leur hiérarchie. C’est de la spoliation pure et simple. »
Pesage, SCDP et dégradation du réseau routier
La réunion a également passé en revue plusieurs dossiers critiques de la profession. En ce qui concerne les transports hors gabarit et le pesage, la salle a dénoncé les arnaques et le non-respect récurrent par les FMO des consignes édictées par le Ministère des Travaux Publics. S’agissant des conditions au sein de la SCDP à Douala et Bafoussam, les syndicats appellent les responsables à traiter d’urgence les conditions inhumaines d’attente des chauffeurs au chargement ainsi que les récurrents problèmes de coulage. Enfin, face à la dégradation poussée du réseau routier qui détruit le matériel et provoque les accidents, la corporation refuse de servir de bouc émissaire et rejette les impositions unilatérales comme les caméras embarquées.
L’ultimatum de 14 jours de l’Honorable Sime Pierre : la fermeté dans la légalité
Face au silence assourdissant du gouvernement depuis la dernière réunion de concertation tenue le 16 juin à Yaoundé, la base chauffée à blanc exigeait un arrêt immédiat des activités. C’est lors d’un mot de clôture à la fois ferme et stratège que l’Honorable Sime Pierre a su canaliser la colère de l’assemblée pour éviter le piège d’une protestation désordonnée.
S’exprimant devant une salle survoltée, le Président national du SNTRC a d’abord salué la détermination sans faille de ses troupes : « Je suis fier parce que vous avez décidé à 100 % qu’il faut faire grève. Je suis d’accord. Mais respectons la loi, pour qu’on ne dise pas que nous avons mené une grève sauvage. »
L’Honorable Sime Pierre a ainsi imposé un cadre strict en officialisant un délai légal de 14 jours accordé aux autorités. Si le gouvernement venait à réagir et à répondre favorablement aux revendications dans cet intervalle, la grève pourrait être évitée. Mais à défaut de réponse, le ton deviendra sans concession : « Si au bout de 14 jours ils n’ont rien dit, je me contenterai de publier un communiqué pour annoncer la date du blocage. Pendant ce temps, je ne pourrai rien faire afin de laisser la grève suivre son cours, même pendant une semaine. »

Pierre Sime : « Si l’économie nationale vient à être paralysée, ne dites pas que c’est la faute des transporteurs »
Revenant sur le fond des rancœurs, le leader syndical a dénoncé l’asphyxie provoquée par le transport pour compte propre, le harcèlement routier et l’immistion inutile du CNCC. Répondant également aux critiques de certains camarades sur son action, il a rappelé ses multiples démarches auprès des institutions : « Vous m’avez accusé, à juste titre parfois, mais si vous me suiviez sur le terrain, vous verriez que je lutte pour notre cause. J’étais à Yaoundé cinq fois pour des négociations. »
Enfin, le Président du SNTRC a rejeté la responsabilité de la crise à venir sur les seules autorités camerounaises : « On sait que cela va paralyser l’économie nationale, mais les transporteurs ne peuvent pas sacrifier leur vie pour cette économie. Méfiez-vous ! Si l’économie nationale vient à être paralysée, ne dites pas que c’est la faute des transporteurs : c’est vous-mêmes qui l’avez occasionné. »
Invités à valider cette feuille de route par un geste fort, l’ensemble des participants s’est levé comme un seul homme sous une salve d’applaudissements. Le compte à rebours de 14 jours est désormais lancé. Si les autorités ne profitent pas de ce sursis pour ouvrir de véritables négociations, l’économie nationale fait face à une menace d’asphyxie imminente.

