MENACE DE BLOCAGE DES CORRIDORS :
Au cœur des dénonciations des transporteurs routiers face au gouvernement

Alors que le poumon logistique de l’Afrique centrale menace de s’arrêter, les corridors Douala-N’Djamena et Douala-Bangui retiennent leur souffle. Face à une dérive réglementaire jugée destructrice, la Plateforme des syndicats des transports routiers a lancé , le 16 juin 2926 à Yaoundé, un ultimatum de 30 jours au gouvernement camerounais avant une paralysie générale du fret. Entre concurrence déloyale du « compte propre », démantèlement financier de leur organe de régulation historique (le BGFT) et dérives sécuritaires majeures sur le bitume, enquête exclusive sur les racines d’une colère noire qui exige l’arbitrage urgent du sommet de l’État.
Le compte à rebours est lancé. Au siège du SNTRC à Yaoundé, la Plateforme des Organisations Socio-professionnelles des Transports Routiers a posé un ultimatum d’un mois au gouvernement camerounais. Passé ce délai, le trafic sur les corridors douaniers vers le Tchad et la République centrafricaine sera totalement paralysé. Au-delà du simple conflit social, c’est le procès d’une politique de dérégulation qui est intenté par les professionnels du secteur.

L’imbroglio juridique du « Compte Propre » : Une concurrence privée déloyale
Le premier grief des syndicats repose sur une entorse présumée à la hiérarchie des normes constitutionnelles et administratives. Le décret n°2022/8801/PM du 10 octobre 2022 a introduit la notion de *« transport pour compte propre »*, permettant aux entreprises industrielles et aux entités publiques (à l’instar de la SCDP) de transporter elles-mêmes leurs marchandises sans transiter par les professionnels du fret.
Pour l’Honorable SIME Pierre et M. NOAH Jean Paul (SG de l’OPSTAC), ce décret viole la loi supérieure n° 2001/015 du 23 juillet 2001 qui ne reconnaît pas cette pratique. Les transporteurs dénoncent l’émergence d’une concurrence déloyale de la part de leurs propres clients (les chargeurs), ce qui a provoqué l’effondrement des prix du transport de vrac et empêche le renouvellement d’un parc automobile vieillissant.

Le démantèlement du BGFT : Une guerre de territoires financiers
Au cœur de la crise se trouve le Bureau de Gestion du Fret Terrestre (BGFT), l’organe historique créé par les transporteurs pour réguler les quotas de fret et appliquer les conventions bilatérales d’accès à la mer avec la RCA et le Tchad. Le décret n°2025/314 du 16 juillet 2025 a transformé le Conseil National des Chargeurs du Cameroun (CNCC) en société à capital public tout en étendant ses compétences au transport routier.
Le président confédéral NYEMECK dénonce une confusion des genres intenable où l’État tente d’imposer l’autorité des chargeurs (les donneurs d’ordres) sur les transporteurs (les prestataires). Les syndicats qualifient cette réforme de « captation de ressources », accusant le CNCC d’empiéter sur le domaine réservé du BGFT pour s’accaparer les cotisations de ses membres, privant l’organe technique des transporteurs de ses moyens d’action.

Le monopole des caméras embarquées : L’hérésie économique
Si la sécurité routière fait l’unanimité, les modalités d’application de la tech-surveillance par le Ministère des Transports (MINT) cristallisent les tensions. L’obligation d’équiper les poids lourds de caméras embarquées fournies par un opérateur unique fait face à une vive opposition.
Les experts logistiques et les leaders syndicaux contestent ce monopole commercial imposé par décret. Ils rappellent que les standards modernes de gestion de flottes reposent sur l’interopérabilité des systèmes d’information (la capacité de différents logiciels à communiquer entre eux). Imposer un prestataire unique est perçu comme une taxe déguisée et une charge financière injustifiée sur un secteur déjà exsangue.
L’impact humain : Des chauffeurs poussés à la clandestinité nocturne
Sur le bitume, ce désordre réglementaire engendre une crise sécuritaire et managériale majeure. M. NGAKAM Hervé, représentant le Syndicat des Chauffeurs, et Alhadji SAHABO mettent l’accent sur les dérives quotidiennes subies par les conducteurs.
D’abord, un racket institutionnalisé s’est installé avec la multiplication des contrôles routiers transformés en barrages de péage informels. Ensuite, les routiers font face à de véritables goulots d’étranglement dus aux congestions massives qui paralysent les stations de pesage en fin de journée. Enfin, l’insécurité se propage à travers l’explosion du phénomène de siphonage de carburant, avec des pertes atteignant jusqu’à 3 000 litres par trajet, ce qui illustre la précarisation du milieu.
Mais la dérive la plus inquiétante réside dans le fait que, pour échapper aux tracasseries administratives et aux contrôles radar diurnes, une part majeure des conducteurs immobilise les camions le jour pour rouler exclusivement la nuit. Cette massification du trafic nocturne a entraîné une hausse critique de la sinistralité et des accidents mortels sur les axes lourds.
Synthèse des revendications syndicales
La colère des professionnels de la route s’articule autour de trois dérives majeures qui ébranlent l’équilibre du transport routier camerounais.
L’introduction du « Compte Propre » par le décret du Premier Ministre en 2022 constitue le premier point de rupture, entraînant l’effondrement des prix du fret et la paupérisation des transporteurs professionnels face à une concurrence déloyale de leurs propres clients.
À cela s’ajoute l’extension des prérogatives du CNCC , actée par décret présidentiel en 2025, qui provoque l’asphyxie financière du BGFT et fait peser une menace directe de déstabilisation sur les accords bilatéraux de la CEMAC.
Enfin, la Plateforme dénonce le monopole technologique imposé par une directive du Ministère des Transports, une mesure qui engendre une surcharge financière injustifiée liée aux caméras obligatoires tout en violant le principe fondamental de la libre concurrence.
Vers un arbitrage présidentiel ?
Pour les transporteurs, la rupture de confiance avec leur ministère de tutelle semble consommée. La Plateforme Syndicale, par la voix de son négociateur en chef, l’Honorable SIME Pierre, en appelle désormais à l’arbitrage direct du Premier Ministre et à la haute bienveillance du Chef de l’État, Paul BIYA.
Les syndicats rappellent avoir joué la carte de la paix sociale par le passé, notamment en bloquant les velléités de saisies de camions en période électorale sensible suite aux engagements pris devant le Secrétariat Général de la Présidence. Aujourd’hui, ils estiment que la coupe est pleine. Le gouvernement dispose d’exactement 30 jours pour revoir sa copie réglementaire avant que les liaisons Douala-N’Djamena et Douala-Bangui ne soient coupées.
